D’ici 2026, les 24 tranches nucléaires CP0 et CP1 auront atteint quarante ans. Sous réserve de l’accord de l’ASN, leur exploitation pourrait se poursuivre dix ans de plus. Dans le cas contraire, ces capacités devront être remplacées par des actifs thermiques ou renouvelables, avec une hausse des coûts de production à la clé.
Une contrainte de calendrier structure le problème. Le renouvellement d’une tranche se décide au plus tard cinq à sept ans avant ses quarante ans, le remplacement des générateurs de vapeur devant être commandé longtemps à l’avance. Pour les plus récentes des tranches concernées, la décision pourrait donc être prise jusqu’en 2021. Or, d’ici là, l’environnement politique, économique et social peut avoir profondément changé.
Pourquoi la VAN ne suffit pas
C’est le point méthodologique central. Le calcul de valeur actuelle nette classique ne sait pas évaluer une décision d’investissement future et conditionnelle : il ne prend pas en compte la rentabilité espérée d’une option qui n’a aucune valeur aujourd’hui mais pourrait en avoir demain.
La méthode des options réelles, dérivée des mathématiques financières développées par Black et Scholes puis adaptée aux projets industriels par Stewart Myers, permet précisément cela. Nous l’avons appliquée aux scénarios de transition énergétique pour simuler, entre 2012 et 2030, l’évolution des paramètres décidant du remplacement des tranches CP0 et CP1.
Une variable décisive et peu prévisible : l’acceptabilité
Ce qui distingue cette analyse d’une étude d’options réelles classique, c’est l’intégration de l’opinion publique. Une approche purement économique aboutirait systématiquement, avec les hypothèses retenues, au renouvellement de toutes les tranches. Elle n’aurait donc guère d’intérêt.
Les exemples allemand et japonais montrent que les décisions de fermeture sont liées à un fort taux de rejet du nucléaire : 72 % d’opinions favorables à une sortie en cinq ans en Allemagne en mai 2011, 57 % d’opposition au redémarrage des centrales au Japon en mars 2012.
Faute de corrélation établie entre acceptabilité et facteurs économiques, l’opinion publique a été modélisée comme un processus stochastique, avec un niveau initial de 45 % et une volatilité de 11 %. Chaque décision de fermeture est alors prise selon que le taux d’opinions défavorables dépasse ou non 50 %, cinq ans avant l’échéance.
Une valeur d’option de 21 milliards d’euros
Quatre scénarios ont été comparés : le renouvellement systématique, l’arrêt systématique avec remplacement par cycles combinés et renouvelables, et deux scénarios dynamiques où la décision se prend au cas par cas.
Dans l’approche retenue, la moyenne des tranches arrêtées s’établit à douze sur vingt-quatre. La valeur de l’option, c’est-à-dire l’écart entre le scénario dynamique et un non-renouvellement décidé d’emblée, s’élève à 19 à 21 milliards d’euros de coûts de production cumulés entre 2012 et 2030, et 25 à 28 milliards d’euros d’investissements bruts économisés.
Deux précisions comptent. Ce chiffre est un minorant, puisque cette option en conditionne d’autres, notamment la possibilité de porter la durée de vie à soixante voire soixante-dix ans comme aux États-Unis. Et le résultat est très sensible au seuil retenu : porter la majorité à 60 % augmenterait la valeur d’option d’environ 10 milliards.
L’objectif de cette étude était d’illustrer la mise en œuvre de la méthode plus que de trancher le débat. Ses résultats restent théoriques, liés à l’incertitude de certaines hypothèses structurantes. Elle apporte néanmoins un éclairage utile : la valeur de garder une décision ouverte peut être considérable.
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