Le système gazier français ne garantit sa sûreté de fonctionnement face à un aléa climatique bicentennal que si les stockages sont pleins en début d’hiver. Or ils ne l’étaient plus, faute d’écart suffisant entre le prix de commercialisation du stockage et sa valeur perçue par les expéditeurs. Nos entretiens auprès de quinze acteurs de marché, neuf fournisseurs, quatre traders et deux grands consommateurs, expliquent pourquoi.
Trois façons d’évaluer un même actif
- Le fournisseur own use. Implantation modeste en France, gestion de portefeuille locale, accès limité aux flexibilités européennes. Le stockage sert à couvrir le risque volume d’un portefeuille de clients industriels sous contrat à tunnel. Son coût se met en regard de la marge commerciale : si le spread est à 4 € et le stockage à 5,40 €, il reste 1,40 € à justifier sur la marge.
- Le fournisseur mature. Taille et expérience donnant un accès direct à l’ensemble du marché européen, avec une séparation stricte entre activité commerciale et trading. Le stockage y est mis en concurrence frontale avec les hubs du Nord, les stockages étrangers, le GNL, la production swing et les stockages virtuels. La désaffection est purement une question de compétitivité : les souscriptions se limitent aux obligations réglementaires.
- Le trader pur. Aucun besoin physique de stockage. Le marché a toujours raison, et si le prix du stockage sort du prix de marché, il n’en achète pas. Ces acteurs soulignent l’écart culturel avec un processus de commercialisation français fondé sur des prix administrés, là où seules des enchères donneraient selon eux une vraie valeur au stockage.
Une concurrence devenue quasi parfaite au PEG Nord
Le stockage était incontournable tant que les marchés n’étaient pas liquides : les capacités d’importation ne suffisaient pas à la pointe hivernale, et un expéditeur non stocké s’exposait à un risque de défaut de liquidité.
Le développement des interconnexions avec le Nord de l’Europe et des terminaux méthaniers a levé cette contrainte. Le stockage français est désormais en concurrence directe avec TTF, NBP et Zeebrugge, dont les prix et volatilités sont fortement corrélés au PEG. Un expéditeur qui trouve une capacité moins chère aux Pays-Bas l’achète là-bas, quitte à réorienter ses flux.
S’y ajoute un effet de cycle classique en infrastructure, amplifié par la crise économique : manque de capacité, prix élevés, investissements nouveaux, surcapacité, prix bas, retrait de capacités.
Une valeur d’option plus faible qu’attendu
Tous les acteurs matures déclarent intégrer la valeur d’option. Plusieurs soulignent pourtant qu’elle est en pratique faible, non pas faute de volatilité mais à cause des contraintes qui pèsent sur sa mise en œuvre : niveau de stock imposé au 1er novembre, tunnel, facteur de réduction, interruptibilité de l’accès réseau. La flexibilité court terme réellement valorisable est moins importante qu’anticipé.
La valeur intrinsèque doit par ailleurs être nette de coûts souvent sous-estimés : environ 0,45 €/MWh d’injection et soutirage, et surtout près de 0,8 €/MWh de coût du capital immobilisé sur six mois pour l’achat du gaz stocké.
En sens inverse, le stockage porte une survaleur réelle par rapport à une simple position de spread : disponibilité intra-day quand les marchés sont peu liquides, couverture de volumes non standards, et aversion au risque d’exécution dans un marché dont la profondeur est incertaine.
La valeur stratégique est ignorée, et c’est le vrai sujet
La sécurisation d’approvisionnement est absente des raisonnements économiques d’achat, soit par mauvaise appréciation des obligations d’un fournisseur, soit par ambiguïté du cadre réglementaire lui-même.
L’écart entre prix et valeur de marché s’interprète alors comme une missing money, comparable à celle observée sur les capacités de pointe électriques entre prix spot et coûts de remplacement. Le parallèle appelle la même réponse : faire évoluer le market design gazier pour qu’un mécanisme de capacité rémunère cette valeur que le marché énergie ne révèle pas, et couvre les coûts complets du stockage.
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